En 2024, 2,5 % des femmes ménopausées françaises ont reçu un traitement hormonal de la ménopause (THM), selon le rapport remis par la députée Stéphanie Rist au gouvernement le 9 avril 2025. Dans le même temps, le marché mondial des produits ménopause est estimé à 18,7 milliards de dollars en 2025 par Grand View Research, avec des valorisations atteignant 535 milliards d’euros selon des périmètres non vérifiables. L’écart entre ces deux réalités – une prise en charge médicale quasi absente et une offre commerciale explosive – est au cœur de deux publications parues en octobre 2026 : un article AFP signé Chloé Rabs et un article The Conversation signé Jennifer Takhar (SKEMA Knowledge).
Un marché né d’une défaillance, pas d’une innovation
Le rapport Rist est explicite : très peu de professionnels de santé sont convenablement informés sur la ménopause, ce qui pousse les femmes vers des thérapeutiques onéreuses dont l’efficacité n’a pas été établie. La mécanique est directe – quand un système de soin ne répond pas à un besoin réel, une audience captive se forme. Le marché privé s’y engouffre, non parce qu’il propose quelque chose de nouveau, mais parce qu’il occupe un espace vacant.
Ce schéma est structurellement différent d’un marché d’innovation. Ici, la demande préexiste et reste non satisfaite par le circuit ordinaire. Le taux de 2,5 % de femmes sous THM n’indique pas que 97,5 % n’en ont pas besoin – il indique que le système n’a pas eu la capacité, ou la volonté, de le proposer à celles qui pourraient en bénéficier. C’est ce déficit qui détermine l’ampleur du marché alternatif, pas la qualité des produits qui le composent.
La sortie du tabou comme condition préalable du marché
La gynécologue Yveline Ansaldi (hôpital Saint-Joseph, Paris) observe que la ménopause est entrée en France dans « la sphère publique, voire politique ». Cette visibilité – podcasts, documentaires, rapport parlementaire, prise de parole publique – a précédé l’ouverture commerciale. Ce n’est pas le marché qui a libéré la parole : c’est la libération de la parole qui a rendu le marché possible.
Pour un professionnel du marketing, la leçon est précise : une cause sociale qui accède à l’espace public crée une audience disponible, avec une forte charge émotionnelle et un déficit d’information à combler. Les réseaux sociaux amplifient ensuite ce signal de manière non sélective – les contenus portant sur des produits sans validation circulent avec la même vitesse que ceux portant sur des avancées médicales réelles. C’est là que le canal de distribution et le canal de légitimation se confondent, avec un risque réputationnel direct pour les marques qui s’y positionnent sans distinction.
Ce que les chiffres de marché disent vraiment
Les estimations disponibles ne parlent pas du même objet. Grand View Research valorise l’ensemble du marché ménopause à 18,7 Md$ en 2025, projeté à 28,8 Md$ en 2033 (taux de croissance annuel moyen de 5,6 %). Fortune Business Insights valorise le seul segment des médicaments à 13,39 Md$ en 2025, projeté à 28,19 Md$ en 2034. Future Market Insights chiffre les compléments alimentaires à 1,8 Md$ en 2026, projetés à 4,2 Md$ en 2036. Ces trois chiffres sont déjà difficiles à additionner sans double compte.
La valeur de 535 Md€ citée par The Conversation intègre un périmètre sensiblement plus large – coaching, applications, bien-être, soins – sans qu’aucune source primaire indépendante ne permette de la vérifier. Un chiffre de marché non sourcé qui circule dans un article à vocation d’influence est lui-même un signal : il dit moins quelque chose sur le marché qu’il ne dit quelque chose sur la façon dont le narratif de croissance est construit. Avant d’utiliser ce type de valorisation dans un pitch ou un brief, identifier le périmètre exact retenu par le cabinet d’études est une précaution élémentaire.
Trois segments, trois niveaux de risque réglementaire
Les tests de périménopause sont qualifiés d’« inutiles » par Anna Gosset, gynécologue au CHU de Toulouse : le taux hormonal fluctue pendant cette période et ne permet pas l’interprétation des résultats. Un produit vendu sur la promesse d’identifier la périménopause repose donc sur une prémisse médicalement contestée.
Les compléments alimentaires, et les phytoestrogènes en particulier, occupent un segment distinct. L’article AFP de Chloé Rabs (15 octobre 2026) est sans ambiguïté : aucun phytoestrogène n’a fait l’objet d’études d’un niveau de preuve suffisant confirmant leur efficacité. La nuance à retenir pour un positionnement éditorial : l’absence de validation rigoureuse ne prouve pas l’inefficacité, et certaines femmes rapportent un bénéfice individuel. Mais ce bénéfice individuel possible ne valide pas le positionnement marketing de la catégorie – il ne peut pas être transformé en promesse commerciale sans franchir une ligne réglementaire et réputationnelle.
La testostérone cristallise la tension entre marché global et cadre réglementaire national. En France, aucun traitement à base de testostérone n’est autorisé pour les femmes. Les prescriptions existantes sont hors AMM, avec des produits non conçus pour cette indication. Aux États-Unis, les prescriptions chez les femmes ont progressé de 146 % entre janvier 2023 et juillet 2026 – un écart de cadre réglementaire qui modifie radicalement l’exposition au risque selon le marché géographique ciblé.
Le Pr Florence Trémollières, endocrinologue et gynécologue, signale par ailleurs la commercialisation de produits sans aucune validation – dentifrices, ventilateurs, oreillers spécifiques à la ménopause – qui exploitent l’audience sans aucun ancrage médical.
Évaluer une offre sur le marché ménopause : points de contrôle
- Statut réglementaire : le produit dispose-t-il d’une AMM dans le marché géographique ciblé ? Si la réponse est non ou incertaine, identifier le régime applicable (complément alimentaire, dispositif médical, cosmétique).
- Niveau de preuve clinique : des études indépendantes ont-elles évalué le produit ? À quel niveau de preuve (essai randomisé contrôlé, méta-analyse, étude observationnelle, données déclaratives) ?
- Cohérence de la promesse avec les données disponibles : la promesse marketing va-t-elle au-delà de ce que les études publiées permettent d’affirmer ?
- Source des chiffres de marché : quel périmètre le cabinet d’études retient-il ? Le chiffre est-il comparable à d’autres estimations disponibles ? La source est-elle primaire et accessible ?
- Exposition réglementaire à horizon proche : les recommandations HAS attendues en 2026 et les 25 recommandations du rapport Rist sont susceptibles de requalifier certaines offres. Une offre qui repose sur l’absence de recommandation officielle est exposée à court terme.
- Canal de diffusion : si le produit circule principalement via les réseaux sociaux sans présence dans les circuits médicaux, évaluer si la légitimité perçue repose sur des validations ou sur l’audience seule.
Un rééquilibrage médical en cours
Le déficit structurel qui alimente ce marché n’est pas figé. Une étude de l’Assurance maladie basée sur le Système national des données de santé (SNDS), publiée en 2026, montre que les initiations de THM en France augmentent depuis 2020, après deux décennies de diminution. Le niveau de départ reste très bas – 2,5 % en 2024 – mais la tendance est inversée.
Les 25 recommandations du rapport Rist et les recommandations HAS attendues en 2026 constituent un horizon réglementaire à surveiller. Si la prise en charge médicale ordinaire progresse, la captivité du marché alternatif – qui repose précisément sur l’absence de réponse médicale – peut se réduire. Une offre construite sur ce déficit doit intégrer cette variable dans son modèle de risque.
La sortie du tabou autour de la ménopause est un progrès médical et social réel, distinct de la commercialisation qui l’accompagne. Ces deux réalités coexistent sans s’annuler. Un positionnement sur ce segment n’est pas illégitime par principe – mais il engage une responsabilité éditoriale et réputationnelle que des chiffres de marché non vérifiés et des produits sans validation rendent difficile à tenir. La question n’est pas de savoir si le marché est légitime : c’est de savoir si l’offre que vous évaluez bénéficie aux femmes concernées, ou seulement à ceux qui les ciblent.