Santé mentale des jeunes : les premières recherches montrent que l’interdiction des réseaux sociaux n’est pas la solution

Santé mentale des jeunes : les premières recherches montrent que l’interdiction des réseaux sociaux n’est pas la solution

Les premières données sur l’interdiction australienne des réseaux sociaux aux mineurs pointent un effet limité : 85 % des adolescents interrogés continuaient d’utiliser les réseaux sociaux après l’entrée en vigueur de la mesure. Les chercheurs n’ont pas trouvé de preuves suffisantes d’effets substantiels à court terme. L’étude, l’une des toutes premières évaluations de ce type de loi dans le monde, intervient alors que la France s’apprête à appliquer sa propre interdiction. Pour qui dépend d’une audience de 15-17 ans, ou de plus jeunes, le signal est clair : l’hypothèse d’une disparition de ce public des plateformes n’est pas étayée à ce stade.

Le cadre : une loi française en préparation, un précédent australien

L’Assemblée nationale a adopté le 26 janvier 2026 la proposition de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le calendrier annoncé prévoit une application dès la rentrée 2026 pour les nouveaux utilisateurs, puis une vérification d’âge étendue aux comptes existants à partir de janvier 2027. Ces échéances sont celles qui ont été annoncées ; leur mise en œuvre effective reste à confirmer.

L’Australie fait figure de précédent. Elle a adopté en 2024 la première loi mondiale interdisant aux moins de 16 ans l’accès aux principales plateformes (Facebook, Instagram, Snapchat, TikTok, X, YouTube). La mesure est en vigueur depuis décembre 2025. Aux États-Unis, huit États ont voté des lois interdisant les réseaux sociaux aux mineurs ou exigeant le consentement parental, sans que le détail des dispositifs soit documenté ici.

Ce que montre la première évaluation australienne

L’étude conclut que l’interdiction a eu peu d’impact sur les habitudes de navigation des adolescents. Les chercheurs n’ont pas trouvé « suffisamment de preuves » d’effets substantiels à court terme sur l’usage des réseaux chez les moins de 16 ans. Le chiffre de 85 % d’adolescents toujours présents résume l’écart entre le texte de loi et la pratique.

Plusieurs réserves s’imposent avant d’en tirer des conclusions pour la France :

  • le seuil d’âge diffère (moins de 16 ans en Australie, moins de 15 ans en France) ;
  • l’observation porte sur le court terme, depuis décembre 2025 : les effets à plus long terme sont inconnus ;
  • la taille et la représentativité de l’échantillon, comme la méthodologie détaillée, ne sont pas précisées dans les éléments disponibles.

Il s’agit donc d’un premier signal, pas d’une preuve définitive.

Comment les jeunes contournent les restrictions

Selon l’étude, les mineurs utilisent des comptes au nom de personnes plus âgées, créent de faux comptes ou passent par des navigateurs privés. Ces contournements expliquent en grande partie pourquoi une vérification d’âge, aussi bien conçue soit-elle, laisse une marge d’usage.

L’évolution par tranche d’âge interdit une lecture binaire. L’étude relève une légère baisse d’usage chez les 14-15 ans, mais une augmentation chez les 16 ans et plus. L’ampleur de ces variations n’est pas chiffrée dans les données disponibles : on ne peut donc pas conclure à une réduction uniforme de l’usage, ni généraliser à l’ensemble des adolescents. Pour un annonceur, cette hétérogénéité compte autant que le chiffre global : les comportements ne bougent pas de la même façon selon l’âge.

Une justification scientifique elle-même fragile

Les revues systématiques montrent que les associations entre usage des réseaux sociaux et troubles mentaux sont globalement faibles et inconsistantes selon les études, et la plupart des travaux ne permettent pas d’établir une causalité. La base de preuves invoquée pour légiférer reste donc peu concluante.

Sur l’effet des interdictions elles-mêmes, la question n’a presque pas été étudiée. Dans Frontiers in Developmental Psychology (mai 2026), la psychologue clinicienne Monika Neff Lind écrit : « Nous ne savons pas comment les interdictions affecteront les jeunes, car nous n’avons jamais étudié cette question. » Une revue des données expérimentales relève par ailleurs que les jeunes qui seraient concernés par ces interdictions ont été exclus des recherches existantes. Ses auteurs concluent que les interdictions ne changeront probablement pas l’usage des réseaux sociaux de façon positive.

Les risques identifiés vont dans le même sens : application inégale des restrictions d’âge, effet de rejet propre à l’adolescence, et conséquences involontaires pouvant accroître les inégalités.

Ce que cela implique pour une activité tournée vers les jeunes

Les données ne permettent pas de chiffrer l’effet de la loi française sur les audiences, et aucun pourcentage de baisse ne devrait figurer dans un plan média faute de source. Quelques prudences en découlent.

  • Ne pas bâtir de stratégie sur la disparition de l’audience jeune. Le seul retour d’expérience disponible montre une présence massive maintenue, avec des évolutions contrastées selon l’âge.
  • Suivre l’application réelle de la vérification d’âge plutôt que le texte seul : c’est elle qui fixe l’écart entre la loi et l’usage. Les calendriers (rentrée 2026, janvier 2027) sont les dates à surveiller.
  • Préparer des scénarios plutôt que parier sur un seul. Tout reste possible entre une application stricte et une application largement contournée ; l’incertitude est le fait établi.
  • Surveiller vos propres indicateurs d’audience par tranche d’âge, puisque les évolutions australiennes divergent selon les âges. Les comportements de contournement rendent d’ailleurs la déclaration d’âge moins fiable comme variable de ciblage : les plateformes elles-mêmes, comme l’écosystème des grands groupes qui les contrôlent, auront à arbitrer entre conformité et audience.

Les adolescents savent déjà brouiller les pistes sur ces plateformes, qu’il s’agisse de mécaniques de score et d’engagement ou de visibilité des comptes. C’est un argument de plus pour traiter avec prudence les chiffres d’audience déclarés.

Les évaluations suivantes, sur une durée plus longue, diront si le premier constat tient. D’ici là, les décideurs disposent d’un signal d’alerte plus que d’une réponse.