Une étude française mesure l’absence des femmes aux sommets
L’étude Kolsquare/Loopin, publiée le 21 septembre 2026, analyse 95 765 profils français ayant dépassé les 5 000 abonnés. Les chiffres révèlent un écart structurel entre les débuts de carrière et les sommets de l’audience. Sur YouTube, 43,4 % des créateurs ayant entre 5 000 et 20 000 abonnés sont des femmes, mais cette proportion s’effondre à 23,6 % au-delà du million d’abonnés.
Le constat s’étend aux chaînes les plus regardées du pays. Entre juin 2025 et juin 2026, parmi les 100 chaînes françaises ayant généré le plus de vues, 18 étaient tenues par des femmes contre 43 par des hommes. Sur les plateformes tech-centrées, le décalage persiste : les femmes ne représentent que 21,6 % des créateurs. Ces chiffres ne décrivent pas une absence initiale, mais une disparition progressive au fur et à mesure que l’audience augmente.
L’accélération du décrochage à partir d’un million d’abonnés
Le seuil du million d’abonnés constitue le point de rupture majeur. Entre 5 000 et 20 000 abonnés, les femmes sont quasi au même niveau que les hommes en termes de présence numérique. Mais dès que les comptes franchissent le million, la proportion bascule. Les femmes passent de quatre sur dix à environ un sur quatre parmi les plus gros comptes de la plateforme.
Ce n’est pas une question de démarrage — les femmes lancent des chaînes en nombre équivalent aux hommes. C’est une sortie de scène qui survient quand elles accumuleraient assez d’influence pour générer des revenus significatifs et une visibilité mainstream. Le graphique des données montre une courbe régulière jusqu’au million d’abonnés, puis une chute abrupte.
Des revenus inégaux qui reproduisent les hiérarchies établies
Le revenu médian d’un influenceur français s’établit à 1 600 euros. Cette moyenne cache une concentration forte chez les gros comptes, où les partenariats publicitaires, les contrats d’exclusivité et les collaborations de marque deviennent substantiels. Si les femmes disparaissent des paliers supérieurs d’audience, elles se retrouvent mécaniquement exclues de l’accès aux revenus publicitaires les plus lucratifs.
Ce n’est pas simplement une question de nombre de followers. Les algorithmes favorisent la recommandation des chaînes déjà populaires, et les annonceurs concentrent leurs budgets sur les comptes ayant dépassé des seuils d’audience que les femmes franchissent rarement. La structure économique de ces plateformes renforce donc l’inégalité initiale, transformant un avantage masculin temporaire en avantage de revenus permanent.
« Le reflet de la société » : ce que répètent les acteurs du secteur
Face à ces données, une réponse revient régulièrement parmi les responsables de plateformes et les cadres du secteur : « Ce n’est que le reflet de la société ». Cette affirmation suppose que les réseaux sociaux, par nature, reproduisent passivement les biais existants. Mais elle pose une question implicite : si c’était vraiment du reflet, les choses changeraient-elles d’elles-mêmes ?
Les algorithmes ne reflètent pas neutre. Ils font des choix. Les investissements dans la recommandation, les fonctionnalités privilégiées, les partenariats conclus en priorité avec certains profils — tout cela répond à des décisions précises. Qualifier cela de simple reflet permet aux plateformes de se présenter comme des observateurs passifs plutôt que comme des acteurs responsables des inégalités qu’elles amplifient.
Un plafond qui persiste malgré la féminisation des débuts
Le paradoxe central réside ici : les femmes débutent à parité numérique avec les hommes sur les réseaux. Elles ouvrent des comptes, publient, gagnent des audiences initiales sans obstacle apparent. Puis, à partir d’un certain seuil, une mécanique invisible intervient. Les algorithmes changent, les recommandations deviennent moins fréquentes, les partenariats se font plus rares.
Cette sélection invisible n’opère pas lors de l’arrivée, mais lors de l’accélération. Elle suggère que les barrières ne sont pas des obstacles externes que les femmes franchissent ou non, mais des freins calibrés pour les maintenir à distance des sommets. C’est ce qui définit structurellement un plafond : non pas une impossibilité à entrer, mais une impossibilité à progresser au-delà d’un certain point, exactement comme dans d’autres secteurs où les femmes occupent des postes d’exécution sans atteindre les directions générales.