Des entreprises concluent des contrats avec des étudiants directement lors de la cérémonie de soutenance de thèse

En Chine, des entreprises signent des contrats d’embauche pendant la soutenance de thèse

Ce qui s’est passé : des recruteurs dans la salle de jury

Des représentants d’entreprises, assis aux côtés des membres du jury, qui sortent un contrat de travail à la fin de la délibération : la scène, rapportée par plusieurs médias chinois spécialisés dans l’enseignement supérieur, s’est produite lors de soutenances de doctorats pratiques organisées dans des universités chinoises partenaires d’acteurs industriels. Le diplômé n’a pas encore quitté la salle que l’offre d’embauche est déjà sur la table, parfois signée avant même la remise officielle du parchemin.

Ces scènes ne relèvent pas d’une pratique informelle. Elles s’inscrivent dans un cadre institutionnel structuré, celui du « doctorat professionnel » (专业博士, zhuanye boshi), dont plusieurs universités chinoises de premier rang — dont l’Université de Tsinghua et l’Université Jiao Tong de Shanghai — ont développé les filières en lien direct avec des groupes industriels. Les entreprises présentes ce jour-là ne découvrent pas le candidat : elles ont souvent cofinancé sa formation pendant plusieurs années.

Les informations disponibles ne permettent pas de dater un événement unique et isolé. Ce qui est documenté, c’est un phénomène récurrent, qui s’est intensifié à mesure que les partenariats université-industrie se sont formalisés, en particulier depuis 2020.

Le doctorat pratique chinois, un diplôme conçu pour l’industrie

La Chine distingue officiellement deux types de doctorats depuis une réforme amorcée dans les années 2010 et renforcée par le ministère de l’Éducation en 2020 : le doctorat académique (学术博士), orienté vers la recherche fondamentale et la carrière universitaire, et le doctorat professionnel (专业博士), conçu pour former des experts capables de résoudre des problèmes industriels concrets. Ce second format a été étendu à de nouveaux secteurs — ingénierie, informatique, biologie appliquée — dans le cadre du 14e plan quinquennal (2021-2025).

Dans ce modèle, l’entreprise partenaire finance une part significative de la formation, propose un terrain d’expérimentation réel et co-encadre parfois le doctorant avec un tuteur industriel. Le sujet de thèse n’est pas choisi librement par le chercheur : il est calé sur un besoin opérationnel identifié par l’entreprise. Un ingénieur travaillant sur l’optimisation de chaînes logistiques pour un équipementier automobile, par exemple, consacre trois à cinq ans à un problème que l’entreprise n’a pas encore su résoudre en interne.

En 2023, le nombre de doctorants professionnels en Chine dépassait les 50 000, selon les données publiées par le ministère de l’Éducation. Ce chiffre a plus que doublé en cinq ans, traduisant une volonté claire de l’État de rapprocher la production de compétences des besoins des filières stratégiques — semiconducteurs, intelligence artificielle, énergie propre.

Pourquoi les entreprises recrutent sur place plutôt qu’après

La logique est directe : au moment de la soutenance, le candidat a déjà passé plusieurs années à travailler sur un problème appartenant à l’entreprise. Celle-ci connaît sa méthode de travail, ses résultats, son niveau de fiabilité. La soutenance valide une compétence opérationnelle que l’entreprise a elle-même contribué à construire. Recruter ce jour-là, c’est clore un processus d’observation long — pas ouvrir un processus de sélection.

Du point de vue du retour sur investissement, le calcul est cohérent. L’entreprise a engagé des ressources financières et humaines pendant toute la durée du doctorat. Laisser le diplômé partir vers un concurrent une fois le diplôme obtenu représenterait une perte sèche. La signature du contrat lors de la soutenance fonctionne comme un mécanisme de capture, socialement normalisé dans ce contexte institutionnel.

Pour le doctorant, la dynamique est symétrique : il a souvent travaillé sur des données propriétaires, dans des infrastructures appartenant à l’entreprise, avec des équipes internes. Sa reconversion vers un autre secteur ou un poste académique est structurellement compliquée. Le contrat proposé le jour de la soutenance arrive donc à un moment où les alternatives sont objectivement réduites.

Les garde-fous que cette pratique met sous pression

La présence d’un futur employeur dans la salle de délibération pose une question d’indépendance du jury que plusieurs universitaires chinois ont soulevée publiquement. Si l’entreprise finance le doctorat et attend un retour opérationnel immédiat, le jury peut-il valider un travail insuffisant sans mettre en difficulté la relation partenariale de son établissement ? Cette tension n’est pas théorique : elle a été discutée dans des tribunes académiques publiées par des chercheurs de l’Académie chinoise des sciences.

La question de la propriété intellectuelle est au moins aussi sensible. Lorsqu’une thèse doctorale est financée par une entreprise et porte sur ses problèmes internes, à qui appartiennent les résultats ? Les conventions signées entre universités et entreprises chinoises traitent de ce sujet de façon variable, et plusieurs cas de contentieux ont été signalés, notamment dans les secteurs des technologies de l’information et de la chimie industrielle. L’université revendique une propriété académique sur les travaux ; l’entreprise considère avoir financé un développement qui lui revient.

Des voix institutionnelles, dont celles de membres du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), ont recommandé en 2022 et 2023 d’établir des règles plus claires sur la composition des jurys et le régime de propriété des thèses professionnelles, sans que des dispositions uniformes aient été adoptées à l’échelle nationale.

Ce que d’autres pays font de ce modèle

Des dispositifs structurellement proches existent ailleurs, mais avec des garde-fous qui modifient significativement la dynamique. En France, la convention CIFRE (Convention industrielle de formation par la recherche) permet à une entreprise de financer un doctorant qui travaille en partie dans ses locaux. Toutefois, le jury reste composé exclusivement d’universitaires, et l’entreprise n’est pas présente lors de la soutenance en tant que partie prenante à la délibération. Le contrat de travail précède la thèse — il est signé au début, pas à la fin.

Au Danemark, les doctorats industriels (Erhvervs-ph.d.) suivent une logique comparable : cofinancement public-privé, sujet ancré dans des besoins industriels, double encadrement. Mais les règles d’évaluation restent sous contrôle académique strict, et l’indépendance du jury vis-à-vis de l’entreprise partenaire est protégée réglementairement. Au Royaume-Uni, le dispositif KTP (Knowledge Transfer Partnership) organise des collaborations université-entreprise sur des projets précis, sans déboucher sur une soutenance de thèse au sens propre — le cadre est davantage celui du conseil que de la recherche doctorale.

Dans ces trois cas, la signature d’un contrat d’embauche lors de la cérémonie de soutenance serait soit impossible sur le plan réglementaire, soit perçue comme un conflit d’intérêts manifeste. Ce que le modèle chinois rend visible, c’est une conception du doctorat professionnel où l’université et l’industrie partagent non seulement les coûts, mais aussi le moment même de la validation — avec toutes les ambiguïtés que cela génère sur qui évalue quoi, et dans quel intérêt.